Lundi soir, j’écoute

Avan-hier soir, j'ai écouté Emmanuel Macron. Les samedis précédents, j'ai écouté les gilets jaunes. J'ai entendu la même chose : "Je veux". Revendications d'un côté, injonctions de l'autre. Ce qui devrait s'apparenter à un dialogue (la promesse d'Emmanuel Macron n'était-elle pas de "répondre" ?) ne serait-il en réalité qu’un enchaînement de monologues ? 

Le verbe “écouter” a perdu de sa superbe, épuisé par un usage publicitaire outrancier : “Ici, on est à votre écoute” (Banque Assurance). “A l’écoute de vos envies” (Cuisine équipée). J’en passe et des pas meilleurs. Mais au quotidien, on constate aussi cet épuisement. Il suffit de rentrer du travail, de deviser quelques minutes avec un.e conjoint.e résolu.e à raconter sa journée pour se prendre un "Tu ne m'écoutes pas". Ce à quoi on s’entend répondre un "Mais si !" passablement offusqué. Le "Mais si" voulant dire : “J'ai l'oreille tendue vers toi”. Sous-entendu : “Mais si, mais il me tarde de pouvoir te dire à mon tour ce qui m'anime.”

Ecouter, dans un dialogue, signifierait plutôt : “J'accueille ce que tu me dis, j'interroge ce que cela provoque comme émotions, et j'y réagis”. Accompli véritablement, on verrait alors - chose étrange - des conversations prendre la tournure suivante : "Et bien tu m'as convaincu. En effet, c'est bien comme ça qu'il faut regarder le monde, merci !"

Ce dialogue de sourd trouve toute sa faveur au sein de l'entreprise. Voyez plutôt : 

Dirigeant : "Ecoutez-moi ! Comprenez qu'il nous faut changer, accélérer, faire plus, faire mieux."

Employés : "On s'en fout ! On veut plus de salaire, plus de QVT, plus de sens."

Hop, un coup d'injonction / un coup de revendication. Ou plutôt un coup de grande enquête annuelle : “Qu'avez-vous à dire ? Je n'y répondrai jamais...” / un coup de communication assommante “Ecrivons les valeurs sur les murs.”. Vous vous reconnaissez ?

As t-on jamais vu un dirigeant d'entreprise répondre véritablement ? Créer un véritable dialogue ? Si peu. Et pourtant. Pourtant la puissance d'un "Je t'ai écouté. Je ne suis pas d'accord avec toi, cela dit je vais t'expliquer pourquoi." serait tellement plus forte qu'un " Je ne t'écoute pas, ce que tu dis n'as pas d'importance. Pour moi, tu n'existes pas". 

Non ?

Interview d’Alexandre Pachulski. Apprendre à désapprendre : pourquoi cultiver sa singularité dans l’entreprise

1. Dans votre ouvrage Unique(s), paru en octobre dernier, vous constatez l’écart entre la façon dont nous vivons « Selon qu’il est Dimanche ou Lundi, 8h59 ou 9h01 ». Comment l’explique-t-on ?

Nous vivons depuis toujours avec l’idée – bien réelle malheureusement trop souvent – que le monde du travail est régi par des règles, des codes, des us-et-coutumes, des dispositifs organisationnels, des habitudes managériales, qui nous contraignent à ne pas être nous-mêmes. Nous devenons un avatar version « je me conforme aux contraintes qui pèsent sur moi pour garder mon job ». Mais l’époque actuelle ne jure que par l’engagement des collaborateurs, levier de productivité et d’engagement. Difficile de s’engager quand on n’est pas aligné avec qui l’on est réellement. C’est pourquoi la question de stopper la schizophrénie se pose aujourd’hui.

2. On observe pourtant une tendance à l’effacement de la barrière entre vie professionnelle et vie privée. Cette norme dont vous parlez ne serait-elle pas inconsciemment une façon de protéger sa sphère intime ?

Il y a un passage à opérer pour passer de l’opposition privé-professionnel à intime-public. L’intimité est composée de ce que l’on ne souhaite partager qu’avec quelques élus. Rien ne doit nous contraindre, sous couvert de cool-attitude et de startup-spirit, à piétiner ce jardin qui n’appartient qu’à nous.

En revanche, difficile effectivement de ne pas rendre public son lieu de vacances quand le loisir numéro un devient le post sur Instagram du bar à cocktails ou de la plage de rêve où l’on aime se rendre.

Si les barrières tombent, c’est en grande partie à cause de notre usage des médias sociaux, et de la volonté – salvatrice – d’être plus sincère et transparent avec les gens qui nous entourent. Rien ne nous empêche de filtrer ce qui doit rester intime selon nous.

3. Pensez-vous que le poids de cette norme qui nous empêcherait d’être véritablement « nous » dans un cadre professionnel a tendance à s’accroître, ou assiste-t-on au phénomène inverse ?

Je pense que les entreprises raisonnent actuellement peu en ces termes. Elles essaient déjà de faire en sorte que chacun se trouve sur l’emploi qui lui corresponde le mieux, ce qui reste une gageure dans une majorité d’organisations. Le chantier consistant à transformer la culture de l’organisation et permettre à chacun d’être lui-même est dans bien des cas laissé à discrétion des managers, sans que cela ne soit mené de façon volontaire et convergente au sein de l’organisation. C’est un tort à mon avis. Si la culture ne se décrète pas, des comportements et valeurs peuvent être encouragés.

4. Quels sont les risques d’un refus d’assumer sa singularité, pour le collaborateur et pour l’entreprise ?

Dans le cas du collaborateur, c’est simplement de vivre le travail comme un asservissement plutôt que comme une opportunité de se réaliser, de s’épanouir, pour son plus grand bénéfice et celui des autres. Et pour l’entreprise, c’est simplement d’avoir une armée de « zombies » qui errent tous les jours en se demandant pourquoi ils sont là à – peiner à – faire ce qu’ils font.

5. Vous affirmez dans votre ouvrage qu’une meilleure connaissance de soi permettrait de mieux appréhender les bouleversements provoqués par l’Intelligence Artificielle. Est-ce à dire que le fait de se sentir unique nous placerait dans une position de supériorité par rapport à la machine ?

Le match humain-machine n’est pas encore d’actualité. Ce n’est pas la question de savoir qui va être supérieur de l’artefact ou de l’humain qui se pose, mais celle de savoir comment apprendre à collaborer avec les machines.

Si les IA « prennent » la part de nos activités qui peut être automatisée et sur laquelle l’humain a une plus faible valeur ajoutée, il faut bien s’assurer que la part de l’humain est bien celle qui lui appartient réellement, du fait de sa singularité. C’est-à-dire, du fait de ses talents, aspirations, ambitions, en un mot, de ce qui lui permet de faire la différence. Mais qui nous encourage et apprend aujourd’hui à découvrir tout cela ?

L’IA est assurément l’opportunité de se poser la question… avant de se retrouver sur le bas-côté et qu’il ne soit trop tard.

6. Quelles mesures concrètes l’entreprise peut-elle mettre en œuvre afin de permettre à ses collaborateurs de développer leur singularité ?

Commencer par recruter des gens plutôt que des profils, s’intéresser davantage à leurs aspirations qu’à leur expérience passée, les encourager à prendre des risques et tenter des choses, et penser en termes de projets plutôt que de postes de travail pour assurer une plus grande agilité à leur organisation. Et donc plus facilement repositionner une personne sur un autre projet jusqu’à trouver le « perfect match ». 

C’est le mien !

Usage vs. Propriété : pourquoi est-on irrationnels ? 

« Nous sommes totalement différents selon qu’il est 8h59 ou 9h02 le lundi matin ». "La phrase est tirée de l’excellent livre du cofondateur de Talentsoft Alexandre Pachulski, Unique(s), paru début octobre. Au-delà du côté poil à gratter d’une telle formule, il est effectivement fascinant de voir à quel point la Commedia della Compagnia influe sur la rationalité de nos décisions. Un exemple manifeste ? Les investissements, pardi.

C’est chez moi, c’est à moi !

S’il existe bien un domaine où la France (tout comme les autres pays latins) se différencie du reste du monde, c’est dans son amour de la propriété. Si l’usage gagne sans cesse du terrain — regardez ce qu’il se passe dans le secteur de la musique — on constate que celui des transports peine à décoller. Autolib, Vélib… Des initiatives non rentables, réservées aux grandes villes et à quelques happy few.

Alors qu’une voiture, nom de nom ! Tout un symbole. Une affirmation de soi. Pour peu qu’on nous donne le choix, on rechigne encore à s’asseoir dans celle d’un autre. Vous avez dit indécrottable ? Encore une fois, il ne s’agit pas ici d’être aveugle à la forte percée opérée par les plateformes collaboratives, mais restons lucides : à l’échelle de la France, c’est encore très, très peu.

Au bureau, méfiance et longueur de temps…

Il en est autrement côté entreprise. Voyez plutôt : l’acquisition d’une technologie requiert non moins de quatre niveaux de validation, dont la finance, la DSI, et parfois des couches de management ridiculement élevées pour le montant considéré.

Pour nous, prestataires, réaliser une vente de 30K€ de service — donc d’usage — se fait en un claquement de doigt. A l’inverse, la vente d’une technologie nouvelle pour le même montant requiert le déploiement de trésors d’inventivité, de la réassurance à la mise en confiance en passant par la danse du ventre.

Pourquoi ? Parce que la réaction à l’échec n’est pas la même. En entreprise, l’échec lié à un mauvais choix de prestation de service « coûte » moins cher qu’une erreur de choix de technologie. Chez toguna également (qui se veut pourtant un modèle de structure agile et moderne), nous nous sentons plus à l’aise à l’idée d’acheter quelques journées de consulting que quelques mois d’abonnement… au même prix.

Non pas que ce soit tellement choquant, si ce n’était que ce sont exactement les mêmes personnes qui, à 8h59, étaient encore convaincus des bienfaits de la propriété, avant de vanter les bienfaits de l’usage à 9h02. Il me semble y voir l’un des innombrables signes de notre capacité à adopter des réflexes de pensée différents selon le contexte, et plus particulièrement ici une forme de schizophrénie dès lors que nous prenons une décision d’investissement personnelle ou pour le compte de l’entreprise.

PS : Certains objecteront que les les technologies se vendent aujourd’hui sous forme d’usage. C’est même la signification de SAAS.

Certes....

Il n’empêche qu’en B2B, - et acheteurs et vendeurs de software le savent bien - le vrai modèle pay as you go reste la plupart du temps beaucoup moins intéressant qu’un engagement solide sur une période donnée. Alors engagez-vous, rengagez-vous qu’ils disaient !

Ducasse Paris, dans le cadre du pilotage de sa stratégie d’entreprise, choisit l’application toguna pour libérer le talent collectif

La solution toguna, créée en 2016, a séduit le comité exécutif de la maison Ducasse Paris par l’innovation qu’elle apporte dans les relations managériales au quotidien. L’ensemble des collaborateurs sera invité à réagir, exprimer ses idées, et proposer des solutions concrètes, anonymement et sans distinction hiérarchique, sur différents sujets au cœur de la stratégie d’entreprise. Ainsi Ducasse Paris ouvre-t-il une nouvelle forme de collaboration pour accélérer la circulation des idées et leur mise en œuvre concrète.

Three books on collective intelligence that marked us (and why read them this summer)

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The departure is approaching, and it is always the same anxiety: what to read, even as the stack of books barely open this year threatens to collapse? Instead of giving a good conscience by embarking with himself the "Five Bibles Management" or "Ten bedside books Elon Musk", we wanted to share here three titles that speak of collective intelligence otherwise.

1. I know you know he knows

How to bring down a dictator when one is alone, tiny and unarmed? Srdja Popovic

That's the $ 10 million question asked by Serbian Srdja Popovic - leader of the Otpor movement! who managed to bring down Slobodan Milosevic's regime. The answer is simple: see humor as a weapon of mass mobilization.

Everyone agrees to "build the future," "dream tomorrow," and so on. But after ? Once past the desire to take for a hero of modern times, there is not much left. The spark of a collective mobilization often starts from a detail of everyday life. Through several concrete cases, Popovic demonstrates the power of "I, you, he, we, think the same thing" in the emergence of a shared vision. 

2. What lies behind the desire of the collective

A mime named desire , Jean-Michel Oughourlian

An excellent introduction to the thought of René Girard - a fantastic man who has, in our opinion, revolutionized the way of thinking about the dynamics of the collective - this unjustly misunderstood book helps us to realize how collective intelligence was based on a principle of "universal mimesis", by demonstrating that "  man always desires according to the desire of the other. ".

A major light on this incredible phenomenon of communion around the same beliefs and rules of life (which we find the example in major religious, sports or social masses) that allow us to better control the links that govern and regulate our relationship.

3. When the meaning outweighs the money

Swarmwise , Rick Falkvinge

" Your most valuable asset is not your employees. Your most valuable asset is the thousands of people who want to work for you, and you do not let them. "

All is said. To be a leader is to want to create commitment. In this book signed by one of the most influential thinkers in recent years on collective mobilization, Rick Falkvinge empirically demonstrates that a good cause can engage a legion of volunteers, within and outside an organization, through to the technique of "swarm intelligence". A snub to those who still think that everything is settled by check.

The entire pdf book to read here .

Good holidays !

Do not go like this!

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Talent retention, a listening question

The talent crisis is everywhere: the specter of the 100% freelance would be waiting at the edge of the wood, waiting patiently for his time. According to a 2016 study by Deloitte, 44% of Millennials say they want to leave their current business in the next two years. Why ? Because they feel neglected. How many are today? Faced with the inevitable, solutions flourish.

What if we started to stop believing in miracle methods?

In France, only 10% of employees say they are actively engaged (Gallup Survey) . An extremely low figure, in line with other European countries, but far below the US figures, which are around 30%: the retention of talent will be one of the largest HR projects of the coming years.

Let's do a simple Google search on "Talent Retention". Result: we speak of "miracle recipe"; we promise "7 secrets"; we sell "the XXXX method"; it is advisable to "promote your employer brand on social networks". Well, let's see. By leaning on the white papers published on the subject, one sees how much the secret sauce relies on the idea of ​​the gift: to give the quality of life to the work, the bonus, the CE, the ego, power, etc.

It's all the same striking. It seems to be forgotten that the retention of talents is above all that of the men and women to whom these talents belong! If one transposed this idea of ​​retention to his life as a couple, the side "recipe miracle" or "7 secrets" would clearly have a taste of African Marabou . But in the company, no problem! We believe hard in the existence of a magic formula capable of holding humans.

"In the company, we talk, but we do not talk to each other"

As a child, I remember crumbling under an avalanche of gifts: gifts, ideal living environment, parental esteem ... And yet, I missed one thing: listening. At 8 years old I was a future pro BMX, and would have liked to talk to my parents. That we speak, and not only that I speak: there was not really listening.

If, within the framework of the company, one hastens to click on a recipe miracle that one would look with disdain in a personal frame, it is that one accepts this fundamental notion: in the company, one speak, but we do not speak . Retaining talent is not just about giving, it's also about listening. Attention.

So that, will you tell me, it's done! Big annual questionnaire, barometer ... We measure, we make pie charts Excel: so take care of us! Not to mention the internal social network, which allows everyone to express themselves, to make bubbles of comics that overlap each other, to speak, certainly ... but not to gather an active listening or any assent.

Stop making marabouts, light candles, believe miracle recipes. To retain talent is above all to retain women and men!

Partez pas comme ça !

La rétention des talents, une question d'écoute

La crise des talents est partout : le spectre du 100% freelance guetterait à l’orée du bois, attendant patiemment son heure. Selon une étude de 2016 réalisée par le cabinet Deloitte, 44% des Millennials disent vouloir quitter leur entreprise actuelle au cours des deux prochaines années. Pourquoi ? Car ils se sentent négligés. Combien sont-ils aujourd’hui ? Face à l’inéluctable, les solutions fleurissent.

Et si nous commencions par arrêter de croire aux méthodes miracles ?

En France, seulement 10 % des employés se disent activement engagés (Sondage Gallup) . Un chiffre extrêmement bas, en ligne avec d'autres pays européens, mais très en dessous des chiffres américains, qui tournent autour de 30 % : la rétention des talents sera l’un des plus gros chantiers RH de ces prochaines années.

Tentons une simple recherche Google sur la « Rétention des talents ». Résultat : on parle de «recette miracle » ; on promet « 7 secrets » ; on vend « la méthode XXXX » ; on conseille de «promouvoir votre marque employeur sur les réseaux sociaux ». Bah voyons. En se penchant sur les livres blancs édités sur le sujet, on voit à quel point la sauce secrète s’appuie sur l’idée du don : donner de la qualité de vie au travail, du bonus, du CE, de l’égo, du pouvoir, etc.

C’est tout de même frappant. On semble oublier que la rétention des talents est avant tout celle des hommes et des femmes à qui appartiennent ces talents ! Si l’on transposait cette idée de rétention à sa vie de couple, le côté « recette miracle » ou « 7 secrets » aurait clairement un goût de marabout africain. Mais dans l’entreprise, aucun problème ! On croit dur comme fer à l’existence d’une formule magique capable de retenir des humains.

“Dans l’entreprise, on parle, mais on ne se parle pas”

Petit, je me rappelle avoir croulé sous une avalanche de dons : cadeaux, cadre de vie idéal, estime parentale… Et pourtant, il me manquait une chose : de l’écoute. À 8 ans j’étais un futur pro du BMX, et aurais aimé en parler à mes parents. Que l’on se parle, et pas uniquement que JE parle : il n’y avait pas vraiment d’écoute.

Si, dans le cadre de l’entreprise, on s’empresse de cliquer sur une recette miracle que l’on regarderait avec dédain dans un cadre personnel, c’est que l’on accepte cette notion fondamentale : dans l’entreprise, on parle, mais on ne se parle pas. Retenir des talents, ce n’est pas seulement donner, mais c’est aussi donner de l’écoute. De l’attention.

Alors ça, allez-vous me dire, c’est fait ! Grand questionnaire annuel, baromètre… On mesure, on fait des camemberts Excel : on prend donc soin de nous ! Sans parler du réseau social interne, qui permet à tous de s’exprimer, de faire des bulles de BD qui se chevauchent les unes sur les autres, de parler, certes… mais pas de recueillir une écoute active ou un quelconque assentiment.

Arrêtons de faire les marabouts, d’allumer des cierges, de croire aux recettes miracles. Retenir des talents, c’est avant tout retenir des femmes et des hommes !

Trois livres sur l’intelligence collective qui nous ont marqués (et pourquoi les lire cet été)

Le départ approche, et c’est toujours la même angoisse : que lire, alors même que la pile de livres à peine ouverts cette année menace de s’effondrer ? Au lieu de se donner bonne conscience en embarquant avec soi les “Cinq bibles du management” ou les “Dix livres de chevet d’Elon Musk”, nous avons eu envie de partager ici trois titres qui parlent d’intelligence collective autrement.

1.  Je sais que tu sais qu’il sait

Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans arme ? Srdja Popovic

C’est la question à 10 millions de dollars posée par le Serbe Srdja Popovic — leader du mouvement Otpor ! qui réussit à faire tomber le régime de Slobodan Milosevic. La réponse est simple : voir l’humour comme une arme de mobilisation massive.

Tout le monde est d’accord pour « construire le futur », « rêver demain », etc. Mais après ? Une fois passée l’envie de se prendre pour un héros des temps modernes, il ne reste plus grand chose. L’étincelle d’une mobilisation collective part souvent d’un détail du quotidien. A travers plusieurs cas concrets, Popovic démontre la puissance du « je, tu, il, nous, pensent la même chose » dans l’émergence d’une vision partagée.

2.  Ce qui se cache derrière le désir du collectif

Un mime nommé désir, Jean-Michel Oughourlian

Excellente introduction à la pensée de René Girard — homme fantastique qui a selon nous révolutionné la façon de penser les dynamiques du collectif — ce livre injustement méconnu nous aide à réaliser comment l’intelligence collective reposait sur un principe de “mimésis universelle”, en démontrant que « l’homme désire toujours selon le désir de l’autre. ».

Un éclairage majeur sur ce phénomène incroyable de communion autour des mêmes croyances et règles de vie (dont on trouve l’exemple dans les grandes messes religieuses, sportives ou sociales) qui nous permettent de mieux maîtriser les liens qui régissent et régulent nos rapports.

3. Quand le sens l’emporte sur l’argent

Swarmwise, Rick Falkvinge

Your most valuable asset isn’t your employees. Your most valuable asset is the thousands of people who want to work for you for free, and you don’t let them.”

Tout est dit. Souhaiter être un leader, c’est vouloir susciter l’engagement. Dans cet ouvrage signé par l’un des penseurs les plus influents de ces dernières années en matière de mobilisation collective, Rick Falkvinge démontre empiriquement qu’une bonne cause peut engager une légion de bénévoles, au sein et en dehors d’une organisation, grâce à la technique de « l’intelligence en essaim ». Un pied de nez à ceux qui pensent encore que tout se règle par chèque.

L’intégralité du livre pdf à lire ici.

Bonnes vacances !

IA aïe aïe

Si nous passions jusqu’à aujourd’hui une partie substantielle de notre temps éveillé à préparer nos vacances dès le mois de mai, il y a fort à parier qu’il en soit tout autrement dans les années à venir. Merci qui ? Merci l’IA. Destination idéale, vol le plus compétitif, trajet optimal jusqu’à l’aéroport, trousse de toilette adaptée, activités planifiées, éventail équilibré de spécialités locales histoire de limiter sa prise de masse grasse, déconnexion savamment orchestrée sur 72h pour atteindre le parfait équilibre perso-pro et conserver sa productivité tout en restant attentif au prix du kilo de betteraves…

C’est le futur des vacances, et pas seulement. Grâce à l’IA, on prédit aussi la disparition de 14 à 47% d’emplois selon plusieurs études (sacrée fourchette, vivement que ces statisticiens imprécis soient remplacés par quelques bots mieux cortiqués !). C’est la fin des recrutements ratés, des navets qui deviendront cultes, des fautes d’appréciations de l’arbitre sur le terrain, des erreurs de fiche de paie, des maladresses fructueuses…

Formidable. Enfin du temps libre. Mais pour quoi faire ?

Liberté, créativité, QVT ?

On peut légitimement se demander quels seront les impacts de l’Intelligence artificielle sur notre vie quotidienne. Un gain de liberté ? Sans doute. Mais tout est histoire de dosage. N’en déplaise aux anti-robots, on peut supposer que l’automatisation de tâches fastidieuses ne rende pas pour autant la vie aussi insipide qu’un bouillon sans sel.

Mais pour les plus pessimistes, non seulement nous fonçons tout droit vers un affadissement généralisé du travail et des loisirs, mais nous risquons également d’assister à un coup de frein substantiel en matière d’innovation et de créativité, dans la mesure où la part d’irrationnel dans nos actes d’achat serait considérablement réduite — à supposer par exemple qu’une application calcule nos besoins réels en matière vestimentaires, on se doute que le short en plumes de paon n’atteigne pas directement le haut du panier.

Penchons-nous maintenant plus en détails sur la question du futur du travail. On peut légitimement se demander si la place de l’IA dans nos vies professionnelles ne risque pas de devenir rapidement trop intrusive. Car en effet, que devient notre libre arbitre dès lors qu’une application estime notre niveau de stress à son maximum, met soudainement notre ordinateur hors d’état de nuire et nous somme de faire une pause manu militari ? Sous prétexte de vouloir augmenter la Qualité de Vie au Travail (QVT), ne porte-t-on pas non seulement atteinte à l’autonomie de chacun, mais aussi à notre capacité de croire au potentiel de l’intelligence collective ?

Il faut sauver le geste raté

La question fondamentale à se poser serait donc la suivante : ai-je envie de partager mon bureau avec un aréopage de robots en goguette prêts à répondre à mes moindres désirs dans un ratio temps/efficacité inégalable ? Pire, ne devrais-je pas moi-même laisser la main à une machine histoire de minimiser le risque d’échec et aller gentiment bouturer mes bégonias ? La réponse est helvète, à savoir : oui et non.

Oui, car il serait idiot de rejeter en bloc de formidables avancées technologiques susceptibles de rendre nos vies plus agréables et d’amoindrir nos angoisses face aux nombreux choix cornéliens qui nous assaillent quotidiennement.

Non, car nous courons aussi le risque de supprimer l’inattendu, la surprise, la découverte, la douleur constructive d’un beau geste raté…

La solution reste une affaire de bon sens. Il s’agirait simplement d’accepter de perdre au jeu de Go, de laisser le robot écrire notre ordonnance, de demander à l’algorithme de nous faire une shortlist, mais de refuser catégoriquement de connaître à l’avance la date et l’heure de sa mort ou d’être dénoncé à son assurance pour avoir un peu forcé sur les cacahuètes.

Qui vous dit que nous ne sommes pas déjà en vacances et que l’auteur de cet article n’est autre qu’un androïde ? Les paris sont ouverts.

Bons Biaisés

Ketchup ou mayo ? Derrière ce choix cornélien, ce questionnement quasi existentiel, ce grand moment d’introspection qui fauche l’individu innocent à l’approche d’une baraque à frites se cache une ligne de fracture capable de déclencher une guerre — du moins chez nos amis les Belges.

Si vous êtes un inconditionnel de la sauce tomate, toute personne jetant son dévolu sur la sauce adverse apparaîtra immédiatement à vos yeux comme un renégat, et avec lui tout ceux qui oseront faire le même choix. Vous ne vous voyez pas où l’on veut en venir ? Patience.

Prenons un autre exemple. Si l’on vous dit « Steve Jobs ». Vous allez immédiatement penser « génie ». Tout simplement parce qu’à marque formidable, concepteur formidable, un point c’est tout. Mais soyons plus concrets. Si l’on vous demande maintenant d’imaginer un homme à lunettes, il y a de fortes chances pour que vous le dotiez d’un degré d’intelligence supérieur à la moyenne. Absurde ? Pas tant que ça.

Ce mécanisme de généralisation, également connu sous le vocable de « biais cognitif », répond au doux nom « d’effet de halo ». Il est beaucoup plus courant qu’on ne le pense, et le pire, c’est qu’il n’est pas tout seul. Car lunettes ou pas, non seulement nous serions tous myopes, mais incapables de voir notre propre myopie.

Un réglage visuel s’impose.

Halo j’écoute ?

Avant d’aller plus loin, petite leçon d’anatomie. Gageons que notre enveloppe corporelle renferme 65% d’eau. Mettons 55% d'eau et 10% d'un mélange bière/pastis en ce lendemain de liesse collective...On ne vous apprend rien à ce stade, mais attendez la suite. Supposons maintenant que notre modeste encéphale soit composée à 60%…de biais cognitifs. Sans même avoir à ouvrir un manuel de neurosciences, il y a fort à parier que nous ne soyons pas très loin de la réalité. Pire, l’une des caractéristiques majeures de ces mécanismes diaboliques, ce serait justement d’être persuadé ne pas en être victime. Et pourtant…

Revenons sur l’effet de halo. Cet homme porte une cravate ? Sans doute un type sérieux ! Ce représentant de la communauté Ploumploum est génial ? Il doit en être de même pour tous ceux qui le suivent. Et ainsi de suite. Dans une étude réalisée en 1975, Clifford a pu démontrer que les enfants pouvaient être jugés plus intelligents par leurs enseignants sur la simple base de leur attrait physique, tandis que Harris & Bochner attesteront plus tard que le simple port de lunettes augmentait significativement la perception de l’intelligence.

Ainsi, la plupart des faits auxquels nous serions confrontés chaque jour au sein de l’entreprise ne seraient donc pas si réels qu’on veut bien le croire, dans la mesure où nos réactions s’ajusteraient en permanence à la façon dont nous interprétons les choses a priori, et non en fonction de critères objectifs. Allons bon.

La tyrannie de la première impression

Loin de nous l’idée d’enfoncer le clou, mais aussi effrayant que cela puisse paraître, cette

« tyrannie de la première impression » affecterait ainsi la quasi-totalité de nos jugements de valeur, qu’ils soient positifs ou négatifs. Car à l’effet de halo vient parfois s’ajouter un second biais cognitif, connu sous le nom « d’oubli de fréquence de base ». A savoir le fait d’oublier d’imaginer à quelle fréquence se produit un événement dont on cherche à estimer la probabilité.

On vous sent sur le point d’abandonner. Encore un concept à la mords-moi le nœud ? Ne crions pas avant d’avoir mal, et sautons à pieds joints dans le concret : il est 8h du matin, vous arpentez les escalators de la Défense, et apercevez un homme en costume cravate en train de lire Les Echos. Avez-vous affaire au Président d’une grande société de conseil ou à un vendeur en magasin ?

Contre toute attente, la bonne réponse est la seconde. Car en partant du principe que l’on dénombre 30 000 vendeurs en magasin à Paris dont 1 sur 100 porte une cravate et lit Les Echos, cela fait tout de même 300 chances de rencontrer l’un d’entre eux. A l’inverse, si l’on considère que la capitale ne compte que 20 Présidents de société de conseil, dont 19 correspondent à la description susmentionnée, voilà le nombre d’occurrences porté à 319, mais avec la probabilité qu’il s’agisse d’un vendeur en magasin de… 94% ! Vertigineux, n’est-ce pas ? On vous laisse imaginer le nombre de fois où nous sommes tombés dans le panneau.

Tout n’est pas perdu

Mais tout n’est pas perdu. Comme le démontre le docteur en psychologie Michael Pichat dans l’excellent ouvrage Changer et coacher avec les matrices cognitives, c’est notre rigidité mentale qui nous induit en erreur, et nous rend esclaves de nos propres croyances. Il suffirait donc d’adopter une approche plus pragmatique, et paradoxalement plus « premier degré » des choses qui nous entourent. Car finalement, la question n’est pas tant de savoir si nos croyances sont vraies ou fausses, mais plutôt d’éviter les plus contre-productives, celles qui génèrent angoisse et précipitation, histoire de sortir enfin du camp des mal biaisés !

toguna

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