Interview d’Alexandre Pachulski. Apprendre à désapprendre : pourquoi cultiver sa singularité dans l’entreprise

1. Dans votre ouvrage Unique(s), paru en octobre dernier, vous constatez l’écart entre la façon dont nous vivons « Selon qu’il est Dimanche ou Lundi, 8h59 ou 9h01 ». Comment l’explique-t-on ?

Nous vivons depuis toujours avec l’idée – bien réelle malheureusement trop souvent – que le monde du travail est régi par des règles, des codes, des us-et-coutumes, des dispositifs organisationnels, des habitudes managériales, qui nous contraignent à ne pas être nous-mêmes. Nous devenons un avatar version « je me conforme aux contraintes qui pèsent sur moi pour garder mon job ». Mais l’époque actuelle ne jure que par l’engagement des collaborateurs, levier de productivité et d’engagement. Difficile de s’engager quand on n’est pas aligné avec qui l’on est réellement. C’est pourquoi la question de stopper la schizophrénie se pose aujourd’hui.

2. On observe pourtant une tendance à l’effacement de la barrière entre vie professionnelle et vie privée. Cette norme dont vous parlez ne serait-elle pas inconsciemment une façon de protéger sa sphère intime ?

Il y a un passage à opérer pour passer de l’opposition privé-professionnel à intime-public. L’intimité est composée de ce que l’on ne souhaite partager qu’avec quelques élus. Rien ne doit nous contraindre, sous couvert de cool-attitude et de startup-spirit, à piétiner ce jardin qui n’appartient qu’à nous.

En revanche, difficile effectivement de ne pas rendre public son lieu de vacances quand le loisir numéro un devient le post sur Instagram du bar à cocktails ou de la plage de rêve où l’on aime se rendre.

Si les barrières tombent, c’est en grande partie à cause de notre usage des médias sociaux, et de la volonté – salvatrice – d’être plus sincère et transparent avec les gens qui nous entourent. Rien ne nous empêche de filtrer ce qui doit rester intime selon nous.

3. Pensez-vous que le poids de cette norme qui nous empêcherait d’être véritablement « nous » dans un cadre professionnel a tendance à s’accroître, ou assiste-t-on au phénomène inverse ?

Je pense que les entreprises raisonnent actuellement peu en ces termes. Elles essaient déjà de faire en sorte que chacun se trouve sur l’emploi qui lui corresponde le mieux, ce qui reste une gageure dans une majorité d’organisations. Le chantier consistant à transformer la culture de l’organisation et permettre à chacun d’être lui-même est dans bien des cas laissé à discrétion des managers, sans que cela ne soit mené de façon volontaire et convergente au sein de l’organisation. C’est un tort à mon avis. Si la culture ne se décrète pas, des comportements et valeurs peuvent être encouragés.

4. Quels sont les risques d’un refus d’assumer sa singularité, pour le collaborateur et pour l’entreprise ?

Dans le cas du collaborateur, c’est simplement de vivre le travail comme un asservissement plutôt que comme une opportunité de se réaliser, de s’épanouir, pour son plus grand bénéfice et celui des autres. Et pour l’entreprise, c’est simplement d’avoir une armée de « zombies » qui errent tous les jours en se demandant pourquoi ils sont là à – peiner à – faire ce qu’ils font.

5. Vous affirmez dans votre ouvrage qu’une meilleure connaissance de soi permettrait de mieux appréhender les bouleversements provoqués par l’Intelligence Artificielle. Est-ce à dire que le fait de se sentir unique nous placerait dans une position de supériorité par rapport à la machine ?

Le match humain-machine n’est pas encore d’actualité. Ce n’est pas la question de savoir qui va être supérieur de l’artefact ou de l’humain qui se pose, mais celle de savoir comment apprendre à collaborer avec les machines.

Si les IA « prennent » la part de nos activités qui peut être automatisée et sur laquelle l’humain a une plus faible valeur ajoutée, il faut bien s’assurer que la part de l’humain est bien celle qui lui appartient réellement, du fait de sa singularité. C’est-à-dire, du fait de ses talents, aspirations, ambitions, en un mot, de ce qui lui permet de faire la différence. Mais qui nous encourage et apprend aujourd’hui à découvrir tout cela ?

L’IA est assurément l’opportunité de se poser la question… avant de se retrouver sur le bas-côté et qu’il ne soit trop tard.

6. Quelles mesures concrètes l’entreprise peut-elle mettre en œuvre afin de permettre à ses collaborateurs de développer leur singularité ?

Commencer par recruter des gens plutôt que des profils, s’intéresser davantage à leurs aspirations qu’à leur expérience passée, les encourager à prendre des risques et tenter des choses, et penser en termes de projets plutôt que de postes de travail pour assurer une plus grande agilité à leur organisation. Et donc plus facilement repositionner une personne sur un autre projet jusqu’à trouver le « perfect match ». 

IA aïe aïe

Si nous passions jusqu’à aujourd’hui une partie substantielle de notre temps éveillé à préparer nos vacances dès le mois de mai, il y a fort à parier qu’il en soit tout autrement dans les années à venir. Merci qui ? Merci l’IA. Destination idéale, vol le plus compétitif, trajet optimal jusqu’à l’aéroport, trousse de toilette adaptée, activités planifiées, éventail équilibré de spécialités locales histoire de limiter sa prise de masse grasse, déconnexion savamment orchestrée sur 72h pour atteindre le parfait équilibre perso-pro et conserver sa productivité tout en restant attentif au prix du kilo de betteraves…

C’est le futur des vacances, et pas seulement. Grâce à l’IA, on prédit aussi la disparition de 14 à 47% d’emplois selon plusieurs études (sacrée fourchette, vivement que ces statisticiens imprécis soient remplacés par quelques bots mieux cortiqués !). C’est la fin des recrutements ratés, des navets qui deviendront cultes, des fautes d’appréciations de l’arbitre sur le terrain, des erreurs de fiche de paie, des maladresses fructueuses…

Formidable. Enfin du temps libre. Mais pour quoi faire ?

Liberté, créativité, QVT ?

On peut légitimement se demander quels seront les impacts de l’Intelligence artificielle sur notre vie quotidienne. Un gain de liberté ? Sans doute. Mais tout est histoire de dosage. N’en déplaise aux anti-robots, on peut supposer que l’automatisation de tâches fastidieuses ne rende pas pour autant la vie aussi insipide qu’un bouillon sans sel.

Mais pour les plus pessimistes, non seulement nous fonçons tout droit vers un affadissement généralisé du travail et des loisirs, mais nous risquons également d’assister à un coup de frein substantiel en matière d’innovation et de créativité, dans la mesure où la part d’irrationnel dans nos actes d’achat serait considérablement réduite — à supposer par exemple qu’une application calcule nos besoins réels en matière vestimentaires, on se doute que le short en plumes de paon n’atteigne pas directement le haut du panier.

Penchons-nous maintenant plus en détails sur la question du futur du travail. On peut légitimement se demander si la place de l’IA dans nos vies professionnelles ne risque pas de devenir rapidement trop intrusive. Car en effet, que devient notre libre arbitre dès lors qu’une application estime notre niveau de stress à son maximum, met soudainement notre ordinateur hors d’état de nuire et nous somme de faire une pause manu militari ? Sous prétexte de vouloir augmenter la Qualité de Vie au Travail (QVT), ne porte-t-on pas non seulement atteinte à l’autonomie de chacun, mais aussi à notre capacité de croire au potentiel de l’intelligence collective ?

Il faut sauver le geste raté

La question fondamentale à se poser serait donc la suivante : ai-je envie de partager mon bureau avec un aréopage de robots en goguette prêts à répondre à mes moindres désirs dans un ratio temps/efficacité inégalable ? Pire, ne devrais-je pas moi-même laisser la main à une machine histoire de minimiser le risque d’échec et aller gentiment bouturer mes bégonias ? La réponse est helvète, à savoir : oui et non.

Oui, car il serait idiot de rejeter en bloc de formidables avancées technologiques susceptibles de rendre nos vies plus agréables et d’amoindrir nos angoisses face aux nombreux choix cornéliens qui nous assaillent quotidiennement.

Non, car nous courons aussi le risque de supprimer l’inattendu, la surprise, la découverte, la douleur constructive d’un beau geste raté…

La solution reste une affaire de bon sens. Il s’agirait simplement d’accepter de perdre au jeu de Go, de laisser le robot écrire notre ordonnance, de demander à l’algorithme de nous faire une shortlist, mais de refuser catégoriquement de connaître à l’avance la date et l’heure de sa mort ou d’être dénoncé à son assurance pour avoir un peu forcé sur les cacahuètes.

Qui vous dit que nous ne sommes pas déjà en vacances et que l’auteur de cet article n’est autre qu’un androïde ? Les paris sont ouverts.

toguna

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